AUTOUR DES WEPPES

Les documents d'archives ne nous parlent pas seulement de notre pays des Weppes. Ils nous racontent aussi des histoires sur l'ensemble de notre région Nord-Pas-de-Calais.

Voici l'un d'entre eux.

 

 

 

                                                    LE TRESOR D'HOUTKERQUE

 

 

Qui n'a jamais rêvé, au moins une fois dans sa vie, d'histoire de chasse au trésor ? Est-il pour cela nécessaire de se rendre dans les lointaines Mers du Sud ? Faut-il retourner toutes les terres de France et de Navarre à la recherche du mythique trésor des Templiers ? Non, il suffit tout simplement de laisser plonger notre imagination dans les trésors de nos archives. A ce sujet, les Archives départementales du Nord à Lille conservent, sous la cote J 1438 / 18, la bien curieuse lettre que voici, reçue en 1889 par le maire d'Houtkerque, petit village de la Flandre, proche de Steenvoorde, au bord de la frontière belge.

 

"Séville, le 5 octobre 1889

Monsieur Castelyn (il s'agit du maire d'Houtkerque)

Malgré que je n'ai pas l'honneur de vous connaître personnellement, je m'adresse à vous en qui je mets ma pleine confiance, au seul fin de vous communiquer une affaire de la plus haute importance que jamais je n'aurais pu désirer d'être forcé à faire connaître à personne ; mais mes souffrances, ma santé fort ébranlée, les chagrins qui m'accablent dans le fond de mon cachot, et plus que tout la pénible position de ma chère fille âgée de 16 ans que j'ai chez un pensionnat à la ville de La Corogne, c'est ce qui me pousse le plus à le faire, vous priant de retirer une somme de 850.000 francs qu'il y a quelque temps à cause des affaires politiques je me suis forcé à cacher aux environs de votre localité et que des contrariétés de fortune m'ont plus tard empêché de pouvoir les retirer.

Me trouvant en qualité de commandant chef d'escadron et chargé du détail dans un régiment de cavalerie lorsqu'éclata la rébellion militaire du 19 septembre 1886 à Madrid, dans laquelle j'étais sérieusement compromis, je me suis forcé pour ma sûreté personnelle d'abandonner mon régiment et me réfugier en France, ce que je fis en emportant les fonds de la caisse du corps pour la somme de 450.000 francs, que le comité républicain de M. Ruiz Zorrilla augmenta à celle de 850.00, me commissionnant de passer et procurer l'armement et munition de guerre qu'il me serait possible. Je me mis en route, mais ayant été averti que le gouvernemet espagnol avait demandé aux Français mon arrestation à cause des fonds emportés au gouvernement et que les autorités françaises me poursuivaient de près, je me décidai à mettre à sauf mes intérêts avant tout et me trouvant aux environs de Houtkerque, je cherchais un endroit convenable où je déposai ladite somme de 850.000 francs, en prenant toutes les précautions et mesures de terrain nécessaires. Près du lieu je rencontrai un paysan qui, lui ayant demandé auprès de quelle personne de confiance dans la localité qui pourrait me recevoir en cas de besoin, me donna votre adresse, me décida à repasser en Espagne chercher ma fille et l'amener avec moi en France, en attendant des jours plus heureux, mais ayant été reconnu à mon passage à la frontière, je fus arrêté et emmeé aux prisons militaires de Madrid, où par décision du conseil de guerre et pour les délits d'abondon du drapeau et soustraction des fonds à l'Etat, on m'a condamné à la peine de 12 ans d'emprisonnement dans un fort de l'île de Cuba, vers où l'on me fit partir quelques jours après et où je restais jusque dernièrement, que par ordre facultatif et à cause de ma santé fort ébranlée, je pus obtenir la grâce de venir continuer ma peine en Espagne, me destinant aux prisons militaires de cette ville où je me trouve dans ce moment et où si vous ne m'accordez pas votre appui, il m'attend une triste fin, laissant ma chère fille abandonnée, dans la plus pénible position.

Ainsi donc Monsieur, je vous prie de me répondre au plus tôt, me disant si vous acceptez à me retirer ces intérêts, vous cédant la troisième partie du capital en remerciement de vos services. Et si vous acceptez, comme j’espère, je vous prie d’accepter aussi les conditions suivantes : 1 que vous garderez le plus grand secret sur cette affaire en attention que je suis prisonnier d’Etat et comment l’on me traite. 2 que vous devrez avancer les fonds nécessaires à couvrir les frais de voyage de ma chère fille et ma dame de confiance qui doit aller la chercher à son pensionnat à La Corogne et l’accompagner auprès de vous, afin que vous et ma fille, laquelle vous apportera le plan détaillé du terrain où il se trouve en dépôt puissiez retirer ces intérêts, et une fois que vous aurez retiré votre troisième partie ainsi que les frais qu’ils puissent avoir engendrés, vous garderez le restant dans votre pouvoir en attendant que nous décidions autre chose.

Sur ces bases, je vous confie le plus grand secret de ma vie, et j’espère la meilleure réussite de notre affaire en accomplissant exactement Monsieur les ordres que je vous donne.

En attention à la grande surveillance à laquelle je suis soumis à propos de cette affaire, un ancien sous-officier de mon régiment aujourd’hui geôlier dans cette prison – personne de ma pleine confiance – me recevra vos lettres, me les faisant parvenir avec toute sûreté et réserve ; pour ce que lorsque vous me répondrez, vous mettrez deux enveloppes à vos lettres, la première ou intérieure à mon nom et fermée, afin que la personne qui doit le recevoir ne puisse pas se mettre au courant de son contenu, la seconde ou celle-là de la poste à l’adresse suivante : Senora D. Oscar Busch Alemada 50 Sevilla Espagne, vous priant de ne pas recommander vos lettres.

En attendant, Monsieur, dans la plus grande anxiété votre réponse afin que je puisse vous transmettre les instructions nécessaires pour agir, je vous transmets mes saluts les plus respectueux.

Santiago Del Piero Lopez. »

 

Le maire d’Houtkerque accepta-t-il cette proposition ? Mademoiselle Santiago Del Piero Lopez s’y est-elle rendue afin de récupérer cet argent ? Cela est fort probable, mais non certain. Comme il n’existe à notre connaissance aucun autre document relatif à cette affaire, le mystère demeure entier. Alors il ne nous est pas interdit de laisser vagabonder notre imagination. Si l’argent n’a pas été récupéré, qu’est-il devenu ? A-t-il été détruit ? Anglais et Allemands se le sont-ils disputé pendant la Première Guerre mondiale (celles et ceux qui ont vu le film Un taxi pour Tobrouk comprendront l’allusion) ? Enfin est-il toujours sur place ?

 Nous continuerons à déterrer, pour vous les faire découvrir, les trésors des archives de notre région et nous vous emmènerons à la rencontre des gens et du passé du Nord-Pas-de-Calais.

D’ailleurs, vous aussi, si vous avez de bonnes histoires et des secrets de notre passé à faire partager, n’hésitez pas à nous les envoyer pour que nous puissions les publier.

 

 

 

Frédéric Faucon




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