L'HISTOIRE LEGENDAIRE DE LA GEANTE DE LOMME

ANNE DELAVAUX

 
 
 
Une jeune femme au pays des géants
 
Déjà dans la mythologie grecque, les géants affrontaient les dieux. De même, tout le monde connaît le combat de David et de Goliath - qui mesurait 2,90 mètres de haut - relaté dans la Bible. Le géant garde cette signification religieuse lorsqu’en 1530 les manneliers de Douai - fabricants de paniers d’osier - et les careyeurs - fabricants de chaises – construisent le premier mannequin d’osier, nommé Gayant, signifiant « géant » en picard. D’autres apparaissent ensuite. Les géants sortent lors des carnavals, des kermesses ou des ducasses. Ils rassemblent autour d’eux la population locale dans un moment d’unité et de convivialité. D’ailleurs, les géants s’évadent de plus en plus de leur signification religieuse pour incarner davantage une légende, un fait ou un personnage historique lié à l’histoire de la cité. Ces carcasses d’osier recouvertes de tissus deviennent, peu à peu, les images tutélaires des villes. Elles en marquent l’identité, exaltent la mémoire collective et favorisent la cohésion communale.
Leur nombre ne cesse de s’accroître jusque dans la deuxième moitié du XX° siècle. Il en existe aujourd’hui plus de 300 dans la région du Nord. Le 25 novembre 2005, l’UNESCO a décerné aux géants de France et de Belgique le titre de « chefs d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité ».
Notre Anne Delavaux appartient à cette célèbre communauté.
 
Aux origines de la légende
 
Mais qui est donc Anne Delavaux ? Il est bien difficile en effet de le savoir avec certitude. Aucun document officiel (hormis une mention de son décès) ne porte son nom ou ne retrace sa vie. Ce qu’il nous en reste aujourd’hui, ce sont des témoignages oraux, couchés par écrit à l’époque où elle vécut ou peu après.
Le premier texte est un supplément au journal bruxellois « Les Relations véritables » - l’équivalent du Mercure de France à Paris – paru le 31 janvier 1654 (Ce journal est déposé à la Bibliothèque royale de Belgique.). Anne Delavaux est alors à la fin de sa période guerrière et séjourne à la cour de l’archiduc Léopold-Guillaume IV à Bruxelles. C’est là qu’elle rencontre vraisemblablement le « journaliste » auquel elle se confia.
Le second récit, quant à lui, est inséré dans le « Mémoire pour servir à l’histoire de l’abbaye Notre-Dame du Bon Repos à Marquette », écrit par Michel Gouselaire en 1698. Ce manuscrit est conservé à la médiathèque Jean Lévy à Lille. Anne Delavaux ayant séjourné quelques années dans cette abbaye, notre chroniqueur a inséré dans son livre un résumé de sa vie.
 
L’histoire commence à Lomme
 
On se souvient d’elle sous le nom d’Anne Delavaux. Pourtant, certains mémorialistes prétendent que lors de sa naissance, qu’ils fixent au 7 décembre 1625, elle s’appelait en fait Anne Delaval, qu’elle était fille de paysans et qu’elle était la troisième de cinq enfants. Malheureusement, le registre de baptêmes, mariages et sépultures sur lequel le curé de Lomme devait porter son baptême n’existant plus, il ne nous sera plus possible de trancher ce point de manière catégorique.
En ce début de XVII° siècle, Lomme est un village de quelques centaines d’habitants, situé sur une route reliant Lille à Armentières. On y pratique essentiellement l’agriculture (culture du blé et élevage) et l’hiver, le tissage pour les marchands de la ville de Lille. La majeure partie de la population vit regroupée autour du clocher de l’église du Bourg, mais on trouve également quelques grosses fermes à la Mitterie ou au Marais.
 
Un siècle de fer
 
Depuis le Moyen Âge, chaque dimanche, l’on entendait monter des églises de la chrétienté cette prière : « De la peste, de la guerre, de la famine, protège-nous, Seigneur ! » Mais en ce XVII° siècle guerrier, ni la guerre, ni la peste, ni la famine ne furent épargnées aux populations.
Dès 1618, dans la lointaine Bohême, les guerres de religion entre catholiques et protestants se rallument. En 1621, prend fin la trêve entre les deux grandes puissances navales de l’époque : l’Espagne et les Provinces-Unies (Pays-Bas actuels). A partir de ces deux évènements, toute l’Europe s’embrase et sombre dans ce qu’on appellera la Guerre de Trente Ans ; guerre terrible, dont les dévastations, les massacres et les cruautés hanteront longtemps les mémoires. Le 21 mai 1635, la France entre à son tour en guerre contre l’Espagne : « La guerre est déclarée par le héraut d’armes, Gratiolet. Portant cotte de maille et bâton à fleur de lys, accompagné d’un sonneur de trompette, il se rend à la frontière des Pays-Bas espagnols sur la route de Paris à Bruxelles, s’avance jusqu’au premier village espagnol en Hainaut, le village de Larouillies [dans l’Avesnois], plante un poteau face à l’église, y cloue la déclaration de guerre, fait jouer de la trompette, puis rentre en France ». (Jean-Michel Lambin, Quand le Nord devenait français). L’un des objectifs premiers de Louis XIII et du cardinal de Richelieu est très clair : repousser, le plus loin possible vers le nord, la frontière avec les Pays-Bas espagnols, auxquels appartiennent encore l’Artois et la Flandre qui, de ce fait, ne seront pas épargnés par les méfaits de la guerre.
 
Anne s’en va-t-en guerre
 
Les premières années sont calmes. Mais dès 1639, les Français s’emparent d’Hesdin. En 1640, Arras tombe entre leurs mains. La Bassée suivra peu après. Dès lors, le plat pays jusqu’à Lille leur est ouvert. Le premier assaut sérieux contre Lille a lieu en 1641. Il échoue. Avant de se retirer, les Français brûlent les moulins des faubourgs de Lille, pillent les abbayes de Loos et de Cysoing, brûlent 160 maisons à Haubourdin et dévastent les villages de Loos, Lomme, Esquermes, Emmerin, Seclin, Wavrin…
Ils reviendront en 1645. Mais entre-temps, ils mènent de fréquentes incursions. Un chroniqueur de l’époque raconte qu’ils occupent « tout ce beau pays, ruinent tous les grains, maisons et les bois, et y causent des désolations telles que ce pauvre pays, auparavant fort riche, n’avait senti passé longues années… Les Français allaient partout où bon leur semblait et sans trouver la moindre résistance, non sans grand étonnement de tout le pays, comme s’ils fussent en leur pays propre… L’on faisait des prières partout et des processions générales, mais pour cela rien ne changeait ».
Pour fuir les horreurs de la guerre, les paysans se réfugient dans les villes ou dans les bois. Mais les conditions de vie et d’hygiène sont déplorables. La région a subi les assauts de la peste en 1636, qui a causé une grande mortalité. En 1641, une grande épidémie se déclenche à Lille et fait à nouveau des milliers de morts. De plus, tous souffrent en cette année de la famine. Le blé n’a jamais été aussi cher.
D’après nos récits, Anne vit alors cachée dans les bois. Elle a vu brûler des chaumières, on lui a raconté les viols, les pillages et les massacres. C’est alors qu’elle prend la décision qui va changer sa vie. Pour assurer sa vie et défendre son honneur, elle se travestit en homme et se fait soldat. Elle se nommera désormais Antoine Dathis, dit de Bonne-Espérance. Elle convainc une de ses amies de l’accompagner. Celle-ci prend le surnom de Pierre la Jeunesse.
Elles sortent donc des bois et s’enrôlent dans l’armée espagnole. La promotion d’Anne (ou plutôt d’Antoine) est rapide. Après deux années passées comme simple soldat, elle est nommée sergent, puis elle devient le porte-drapeau de sa compagnie. Après avoir séjourné un temps à Lille, elle s’engage dans la cavalerie et on lui donne le grade de lieutenant de la compagnie colonelle de la cavalerie du duc de Lorraine, allié du roi d’Espagne. Anne est de tous les combats. Elle se bat à Menin, Armentières, Courtrai, Comines, Houplines… Lors de sa présence à Lille, elle mène une véritable guerre de partisans. Un jour, elle enlève 30 chevaux à la cavalerie française, au nez et à la barbe de leur armée. Un autre jour, elle conduit un raid jusque La Bassée, s’empare de trente bœufs et de mille moutons et les ramène à Lille. Elle participe enfin à la bataille de Lens, le 20 août 1648, où les troupes espagnoles sont vaincues par le jeune duc d’Enghien, qui deviendra le prince de Condé.
 
Anne participe aux affrontements de la Fronde
 
L’année 1648 marque la fin de la guerre de Trente Ans. La paix revient en Europe centrale. Les Provinces-Unies abandonnent la lutte. La France et l’Espagne sont seules face à face. Le royaume français est affaibli. Le roi Louis XIII est mort en 1643. Son fils, le futur Louis XIV, n’a alors que 10 ans. Le pays est en réalité dirigé par sa mère, Anne d’Autriche, assistée du cardinal Mazarin, héritier spirituel de Richelieu. Mazarin doit trouver de l’argent pour continuer la guerre. Il met en place une administration plus centralisée. Ce faisant, il provoque un mécontentement général, qui deviendra la Fronde. Tous les tenants de l’ancien système (Parlement de Paris, grands de la noblesse…) entrent en rébellion contre le pouvoir central.
De ce fait, les opérations militaires s’en trouvent ralenties. Le roi d’Espagne peut même s’offrir le luxe de prêter des troupes, dont celles du duc de Lorraine, aux frondeurs. C’est à ce titre qu’Anne Delavaux participe aux luttes de la politique intérieure française, en combattant les troupes françaises. Elle se distingue également à plusieurs reprises : « Comme elle marchait en France dans l’armée du roi [d’Espagne] conduite par le baron de Clinchamp, ayant été commandée d’aller reconnaître l’ennemi avec une troupe de soldats, elle arriva jusqu’à un château près de Montargis, où étant entrée par force, elle obligea le cardinal Mazarin qui y était alors avec d’autres des principaux de la cour de France, de se sauver à la hâte et lui laisser en proie quantité de vaisselle et autres bagages, avec plusieurs beaux chevaux, qu’elle ramena au camp ». (« Relations véritables »)
Peu après, elle se bat fort vaillamment à Etampes, y est blessée, mais ayant appris que sa compagne La Jeunesse a été tuée – la tête emportée par un boulet de canon – elle l’a fait enterrer secrètement dans un couvent de Capucins, afin que le secret de son sexe ne soit pas découvert.
La Fronde se termine par l’épouvantable et sanglant combat de la porte Saint-Antoine à Paris, le 2 juillet 1652, qui sonne le glas des espérances des frondeurs. Antoine Dathis, dit de Bonne-Espérance, bien entendu, en est. Mais sa chance a tourné et la Fortune l’a abandonné. « Il y fut blessé de deux coups de pistolets, d’un coup de fusil dans l’épaule, et pour comble de malheur, il perdit tout son train, à savoir trois valets avec la livrée rouge, deux mulets, et treize beaux chevaux, et ce qui est le principal, la liberté. » (Michel Gouselaire, Mémoire pour servir à l’histoire de l’abbaye de Notre-Dame du Repos à Marquette) Cet épisode marque la fin de sa carrière militaire.
 
 Anne rentre au pays
 
Remise en liberté après un échange de prisonniers, Anne est de nouveau capturée peu après par les Français. Elle est conduite du côté de Nancy et à nouveau échangée, cette fois pour le lieutenant de la compagnie colonelle du maréchal de la Ferté-Seneterre, un des chefs de guerre de Louis XIV.
Mais la chance l’a vraiment abandonnée : « Et alors comme elle reprenait le chemin de sa patrie avec son colonel et trente soldats, elle fut rencontrée auprès du Pont-à-Mousson [entre Nancy et Metz] par un parti d’ennemis en plus grand nombre et mieux armé, qui l’ayant arrêtée et voulu dépouiller [déshabiller], reconnurent ce qu’elle avait celé jusque-là avec tant de soin et de bonheur », à savoir qu’elle était une femme. « En sorte que surpris de cette nouveauté, ils la menèrent au Pont-à-Mousson, d’où quelques dames, après l’avoir revêtue selon sa véritable condition, la conduisirent en carrosse à Nancy, par les ordres de ce maréchal [de la Ferté-Seneterre], qui fut curieux de la voir et, à ce qu’on assure, pendant un mois qu’elle y demeura, lui offrit une compagnie de cavalerie et plus encore, si elle l’eut voulu accepter, avec promesse de faire en sorte que sa condition serait toujours tenue secrète. Mais lui ayant fait entendre que comme elle ne s’était engagée dans cette profession que pour sauver son honneur, elle n’y pourrait aussi continuer que pour le service de son roi [d’Espagne], elle fut congédiée. » (« Relations véritables »)
Elle se rend alors à Bruxelles, où elle est reçue par l’archiduc Léopold-Guillaume IV. Elle lui fait part de son désir d’abandonner définitivement la vie militaire et de se retirer dans un couvent. L’archiduc donne alors les ordres nécessaires pour qu’elle soit accueillie à l’abbaye de Marquette, dont l’une des abbesses n’est autre que Louise d’Isenghien, la sœur du seigneur de Lomme. Avant de rejoindre cette destination, Anne fait tout d’abord un détour par la chapelle de Notre-Dame de la Barrière, située dans le Grand-But à Lomme, et y dépose ses armes.
Mais la vie n’est pas facile pour Anne dans cette abbaye qui regroupe habituellement des jeunes filles de bonne famille et de bonnes manières. Anne a en effet plutôt gardé les habitudes et le langage des troupes du duc de Lorraine Charles IV, « soudards escortés de saltimbanques, de putains, de chariots et de troupeaux dérobés le long du chemin » (Pierre Goubert, Mazarin). La cohabitation est difficile, voire impossible. Elle est envoyée à l’abbaye de la Byloke à Gand, sorte d’hospice destiné à soigner les militaires blessés ou réformés. Anne y est à son aise, au contact de soldats ayant vécu la même vie qu’elle. Elle se dévoue à leur service jusqu’à sa mort qui survient le 20 juillet 1671. Anne n’avait pas 46 ans. « La date de sa mort fut consignée dans un obituaire de l’abbaye qui porte en français à la date ci-dessus : « Anne de Laval de Lille ». » (C. Brossel, Anne de La Vaux, une authentique guerrière lilloise au XVII° siècle, Revue du Nord, 1967)
 
Anne Delavaux entre dans la légende
 
 
« Qui tient quenouille ne peut tenir épée ». Ce proverbe était fort en vogue au XVII° siècle. Il signifiait tout simplement que le métier de la guerre était réservé aux hommes. Il arrivait que des femmes suivent les soldats sur les champs de batailles : elles étaient leurs amantes, leurs cantinières… Mais il était beaucoup plus rare qu’elles combattent, même si l’on connaissait des précédents : Jeanne d’Arc, la Pucelle d’Orléans, ou plus récemment, Jeanne Maillotte à Lille, au XVI° siècle. C’est d’abord cela qui a frappé les mémorialistes contemporains. Le « journaliste » des Relations véritables, Michel Gouselaire (historien de l’abbaye de Marquette), Parival (qui a écrit l’Histoire du siècle de fer) ont été impressionnés par ses exploits, mais aussi par le fait qu’elle ait pu cacher et préserver sa condition de femme, n’hésitant pas par ailleurs à préserver femmes et enfants des brutalités de la soldatesque.
Anne Delavaux resurgit dans la mémoire lommoise en 1873, quand une partie du chemin de la Féerie, qui reliait le Bourg au Marais de Lomme avant la création de la gare de la Délivrance, est rebaptisée « rue Anne Delavaux ». Un auteur de pièces de théâtre, Martin Schweisthal, à la fin du XIX° siècle, s’empare de son histoire et écrit un drame historique en six actes intitulé Anne de Laval. Rédigé dans l’esprit du théâtre populaire de l’époque, ce texte met en scène les retrouvailles d’Anne avec de vieux compagnons d’armes, qui deviennent vite le prétexte à la reconstitution de son passé.
Elle fait aussi tout naturellement son apparition dans les cortèges carnavalesques de Lomme. Ce sera pendant longtemps sous l’aspect d’une personne déguisée avec casque, cuirasse et épée. La première géante fait son apparition en 1960. Abîmée et usée, elle est remplacée en 2003 par une nouvelle géante dessinée et construite par l’artiste plasticien Stéphane Deleurence. Il l’immortalise quasiment telle qu’elle était habillée lorsqu’elle fut reçue par l’archiduc Léopold-Guillaume IV et telle que l’histoire semble devoir s’en souvenir à jamais : « … en officier de guerre, avec un justaucorps de panne noire, des plumes sur son chapeau, des bottes et éperons, l’épée au côté et la génette à la main ». (C. Brossel, Anne de La Vaux, une authentique guerrière lilloise au XVII° siècle, Revue du Nord, 1967)
 
 
Supplément aux Relations Véritables du 31 janvier 1654, disponible à la Bibliothèque royale de Belgique à Bruxelles
 
Relation de quelques actions et exploits de guerre
d’Anne de La Vaux, ci-devant nommée Antoine de l’Espérance,
sous l’habit de soldat.
 
Bien que les mœurs et les coutumes de ce peuple féminin, qu’on nommait les Amazones, soient abolies et hors d’usage dès plusieurs siècles, on voit néanmoins de temps en temps renaître des germes de cette vaillante race, qui dans la noblesse de ce sexe produisent des effets que l’on attribuerait plutôt à celui qui lui est supérieur en forces et en vigueur, particulièrement pendant ce siècle des prodiges (qu’un autre nomme siècle de fer), auquel parmi tant d’évènements d’horreur et d’effroi, le Ciel a voulu mêler quelques-uns d’admiration et d’étonnement, pour faire voir qu’il ne laisse jamais tomber les méchants dans l’abîme des corruptions, sans soutenir les bons par quelques exemples de probité et de vertu remarquable. En ce fameux siège de Turin de l’an 1640, il s’est trouvé une de ces généreuses, qui y commandait une compagnie de cavalerie en qualité de capitaine sous les ordres du prince Thomas de Savoie, et qui depuis 20 ans qu’elle avait commencé de porter les armes en Allemagne, avait fait plusieurs actions, qui la faisaient passer pour un fort vaillant homme, jusques à ce que dans l’occasion d’une sortie de réputation, que l’on fit fuir les assiégeants, ses derniers exploits lui aient ôté la vie, laissèrent à ceux qui ensevelirent son corps, autant d’admiration de ce qu’on avait vu de son courage et de ce qu’on avait ignoré de sa condition, que de regret de l’avoir perdue, et de sujet de donner à sa mémoire les louanges qu’elle méritait. Peu d’années après, celle dont nous parlons a commencé de jouer le même personnage en ces pays. Mais avec cette différence, que l’autre était née dans les armées, et avait été élevée dans le bruit et les désordres d’une profession qui était comme la seule qu’elle avait connue, et dans laquelle s’étant trouvée engagée avec quelque facilité par une habitude contractée dès qu’elle avait vu le jour, elle avait fini sa vie sans avoir pu recouvrer sa première condition. Au lieu que celle-ci, après avoir passé la première jeunesse dans les douceurs et l’innocence de la vie champêtre et rustique, poussée par les vertueux mouvements du désir de conserver son honneur, et d’éviter les dangers auxquels il était exposé, s’est jetée courageusement dans ceux d’une profession toute contraire et même opposée, y est demeurée autant que les mêmes sentiments l’y ont obligée, et s’y étant signalée par la modestie naturelle à son sexe, aussi bien que par la valeur plus remarquable en l’autre, elle en est sortie heureusement, pour passer le reste de ses jours dans la tranquillité et la sûreté, avec autant d’honneur et de gloire et plus de satisfaction, que dans le tumulte et les hasards de la vie précédente, comme vous le verrez par ce récit, dont les circonstances ont été examinées de si près et reconnues si clairement, tant sur de bonnes attestations et sur le témoignage de diverses personnes dignes de foi, que par les confessions ingénues et sincères de la personne même, que nous ne croyons pas qu’il soit raisonnable d’en douter, ni juste de priver le public de la connaissance d’un évènement si remarquable.
Anne de la Vaux, à présent âgée de 28 à 29 ans, est native de Lomme près de la ville de Lille en Flandres, aux environs de laquelle les désordres et ravages de quelques troupes, qui y étaient il y a environ 9 ans, avaient dépeuplé tous les villages et rempli les bois de leurs habitants effrayés des mauvais traitements que souffraient tous ceux de l’un et l’autre sexe qui tombaient entre les mains des soldats. Cette fille, étant du nombre de quantité d’autres qui avaient choisi cette retraite, et voyant qu’en l’état où l’on était alors, son honneur n’y pouvait pas être longtemps en sûreté, elle se résolut avec une de ses compagnes, qui se trouva assez courageuse pour cela, de se travestir, et prenant l’habit et la profession de ceux qu’elle redoutait, se ranger parmi eux, pour se garantir de leurs outrages. Elle sortit donc des bois, où elle était réfugiée, et alla prendre parti dans le premier régiment qu’elle rencontra, qui fut celui du prince de Ligne, se faisant affecter en la compagnie du capitaine de Neve, sous le nom d’Antoine d’Atys (Dathis), auquel elle ajouta par après le surnom de l’Espérance, et sa compagne sous celui de Pierre de la Jeunesse. Elle y servit 2 ans de simple soldat. Après quoi ce régiment ayant été reformé près de Nieuport dans celui du prince de Chimay, elle y continua ses services dans la compagnie du sieur de la Tour avec l’office de sergent pendant une année, puis ce régiment ayant aussi été reformé dans celui de Maugré, elle y passa encore dans la compagnie du sieur Matricaire, de laquelle on lui donna le drapeau, qu’elle porta dignement pendant une autre année, au bout de laquelle le régiment ayant été remis au sergent major Desmoulins, du consentement des généraux et du colonel, elle le quitta et se retira dans la ville de Lille, où elle servit quelque temps comme volontaire, conduisant plusieurs parties sur les ennemis, toujours avec succès et beaucoup de réputation. De là pour le désir qu’elle eut de servir dans la cavalerie elle suivit le capitaine Roland au régiment du baron de Mercy, où par ordre de Son Altesse de Lorraine (quoique pour lors ce régiment fut de ceux du roi) la charge de lieutenant de la compagnie colonelle lui fut donnée, et elle l’a exercée près de quatre ans durant avec toute ponctualité, grand courage et bonne conduite, jusques à la rencontre du faubourg Saint-Antoine à Paris, où elle fut faite prisonnière.
Pendant tout ce temps là et en ces divers postes et emplois, elle s’est trouvée aux reprises de Menin, Armentières, Courtrai, Comines, Château de Houplines, et Landrecies, et aux prises de La Capelle, Rethel, et Mouzon, comme aussi en la bataille de Lens et aux occasions d’Etampes et du susdit faubourg de Saint-Antoine, s’étant partout acquittée de son devoir aussi bien qu’un homme de cœur et de conduite eût pu faire et y ayant fait quantité d’actions de valeur. Et entre autres lorsqu’elle était à Lille elle enleva trente chevaux aux ennemis à la vue de la grand garde de leur cavalerie et les ramena dans la ville. Et en une autre occasion, elle fut jusques aux barrières de La Bassée, où elle enleva aussi environ trente bœufs et plus de mille moutons, qui appartenaient au gouverneur de la place. Et n’allait jamais en partie sur les ennemis, quoi que ce fut fort souvent, sans les incommoder et en ramener du butin. En sorte que son nom d’Antoine de l’Espérance était connu par toute la contrée, et estimé par les soldats et par le peuple, autant que redouté par les ennemis.
Comme elle marchait en France dans l’armée du roi conduite par le baron de Clinchamp, ayant été commandée d’aller reconnaître l’ennemi avec une troupe de soldats, elle arriva jusqu’à un château près de Montargis, où étant entrée par force, elle obligea le cardinal Mazarin, qui y était alors avec d’autres des principaux de la Cour de France, de se sauver à la hâte et lui laisser en proie quantité de vaisselle et autre bagage, avec plusieurs beaux chevaux, qu’elle ramena au camp. Par après étant à Etampes, lorsque les ennemis l’attaquèrent, elle s’y porta comme firent les plus vaillants, et y ayant été blessée, comme elle se retirait, elle apprit que sa compagne, qui sous le nom de Pierre la Jeunesse, comme il a été dit, ne l’avait point abandonnée, et servait pour lors de caporal dans sa compagnie, avait eu la tête emportée d’un coup de canon. Ce qui l’obligea aussitôt de retourner prendre le corps, qu’elle porta dans le couvent des P. P. Capucins, où à même temps, tant pour avoir la satisfaction de lui rendre les derniers devoirs que pour obvier aux inconvénients qui lui pouvaient arriver si ce corps était reconnu, elle le fit enterrer avec ses habits et en déclara le sujet en secret au P. Gardien, le priant d’avoir soin que rien ne s’en découvrît et de faire faire des prières pour l’âme de la défunte. De là étant venue avec l’armée au faubourg de Saint-Antoine à Paris, elle y signala sa valeur par plusieurs bonnes actions, mais avec cette disgrâce assez ordinaire à ceux qui ne craignent pas les dangers, qu’elle y fut blessée de deux coups de pistolet au bras gauche, d’un coup de fusil en l’épaule droite, et d’un autre en une jambe, dont elle fait encore voir les cicatrices, et y ayant perdu tout son équipage, qui consistait en treize chevaux et deux mulets, avec quatre valets vêtus d’une livrée rouge, elle y fut faite prisonnière. Et peu de temps après, ayant été guérie de ses blessures et remise en liberté par un échange qui en fut fait pour un capitaine, elle alla prendre partie en qualité de lieutenant reformé dans le régiment du colonel Mouzé, qui était en garnison à Ligny-en-Barrois. Mais ce poste ayant été attaqué et pris de force par le maréchal de la Ferté-Seneterre, elle fut de nouveau faite prisonnière avec tous les autres et conduite du côté de Nancy, où peu après elle fut échangée pour le lieutenant de la compagnie colonelle de ce maréchal. Et alors comme elle reprenait le chemin de sa patrie avec son colonel et trente soldats, elle fut rencontrée auprès du Pont-à-Mousson par un parti d’ennemis en plus grand nombre et mieux armés, qui l’ayant arrêtée et voulu dépouiller, reconnurent ce qu’elle avait celé jusque là avec tant de soins et de bonheur. En sorte que surpris de cette nouveauté, ils la menèrent au Pont-à-Mousson, d’où quelques dames, après l’avoir revêtue selon sa véritable condition, la conduisirent en carrosse à Nancy, par les ordres de ce maréchal, qui fut curieux de la voir et, à ce qu’on assure, pendant un mois qu’elle y demeura, lui offrit une compagnie de cavalerie et plus encore, si elle l’eut voulu accepter, avec promesse de faire en sorte que sa condition serait toujours tenue secrète. Mais lui ayant fait entendre que comme elle ne s’était engagée dans cette profession que pour sauver son honneur, elle n’y pourrait aussi continuer que pour le service de son roi, elle fut congédiée, et avec l’assistance d’une honnête femme nommée mademoiselle Parain, qui l’a toujours protégée tandis qu’elle a été par delà, environ le commencement du mois de décembre dernier elle se rendit en cette ville, aussi pauvrement équipée qu’elle était riche d’honneur et de gloire, et avec résolution, suivant les premières inclinations et par l’avis d’un père jésuite, auquel elle s’était confessée à Nancy, de chercher les moyens de se faire recevoir dans un cloître, pour y finir ses jours à l’abri des dangers de l’âme, aussi bien que de ceux du corps, desquels elle se voyait échappée si heureusement. Elle passa quelques jours sans pouvoir trouver aucune adresse pour l’exécution de son dessein, à cause qu’elle n’avait point de connaissance. Mais enfin un certain agent en cour ayant su la condition et l’état auquel elle était, s’offrit charitablement de l’assister. Ce qu’il a fait en sorte que par son moyen, avec une requête contenant tout ce que dessus, elle s’est jetée aux pieds de son Altesse Sérénissime et y a trouvé la récompense de ses services et l’effet de sa généreuse résolution et reçu toutes les grâces qu’elle pouvait espérer de sa bonté et clémence vraiment royales. Cet auguste prince, après un accueil fort favorable et des effets de sa libéralité ordinaire, sur les informations qu’il a eues des bonnes actions et vertueux déportements de cette fille dans un train de vie si contraire à sa naissance, ayant envoyé les ordres nécessaires à l’abbesse de Marquette près de Lille, afin qu’elle l’admette au nombre de ses religieuses. A quoi cette abbesse s’est déjà conformée sans difficulté, l’ayant reçue en son abbaye, où elle arriva il y a environ trois semaines, avec promesse de lui donner l’habit aussitôt qu’elle s’y sera dignement préparée.
Nous n’avons parlé qu’en général des exploits et de la conduite de cette généreuse fille, parce que les particularités en mériteraient un récit plus long et plus exact que les bornes de nos relations ne le permettent. Mais, ainsi qu’il en conte suffisamment, on ne peut point douter que pendant environ huit années qu’elle a suivi la guerre, elle ne se soit signalée comme un fort bon soldat en plusieurs façons, non seulement en toutes les occasions du service, où il fallait exposer sa vie, mais encore en des combats particuliers et entre autres contre un certain major, qui l’ayant querellée mal à propos et obligée de mettre la main aux armes, après les pistolets lâchés de part et d’autre sans effet, lui donna un coup d’épée à la bouche, duquel elle eut deux dents cassées, et en reçu aussi un autre dans le corps, dont il perdit la vie. Mais si son courage a été connu par diverses preuves, sa ponctualité et sa vigilance en l’exécution des ordres qu’elle recevait de ses supérieurs, n’ont pas été moins éprouvées, aussi bien que son attention continuelle à secourir et assister les soldats qu’elle commandait, employant tous ses profits à maintenir sa compagnie en si bon état qu’elle n’a jamais été de moins de cent hommes effectifs et bien en ordre. Et ce qui mérite le plus de louange, comme plus conforme aux vertueux sentiments d’une honnête fille, est le soin ardent et assidu qu’elle a toujours eu pour conserver l’honneur des femmes et des filles et les garantir partout où elle a été de la violence des soldats, jusques à en avoir des querelles auxquelles elle a souvent hasardé sa vie pour ce sujet et se rendre odieuse aux méchants autant que louable aux gens d’honneur.
Aussi pendant le temps qu’elle a été en cette ville ses discours et sa façon d’agir ayant confirmé les récits avantageux qu’on en avait faits, elle a trouvé beaucoup d’accueil et d’assistance auprès des principales personnes de la Cour et d’autres et ne leur a pas moins donné de satisfaction en tout ce qu’ils en ont voulu savoir, principalement lorsqu’elle fut sur le point de partir, que s’étant encore pour la dernière fois équipée en officier de guerre avec un justaucorps de panne noire, des plumes sur son chapeau, des bottes et éperons, l’épée au côté et la genette à la main, elle partit devant Son Altesse Sérénissime qui n’eut pas désagréables les humbles remerciements qu’elle fit à ses bontés en cette posture, puis visita aussi tous ceux auxquels elle se trouvait obligée de témoigner de la reconnaissance, et enfin suivie de quantité de peuple qui l’admirait, elle sortit de la ville et se mit en chemin, pour aller à Marquette. Tous ceux qui l’ont vue avec l’un et l’autre habit, la trouvant de si bonne mine qu’ils avouent qu’on ne la peut prendre que pour une honnête fille et un bon soldat tout ensemble, et que ces deux qualités si différentes et si difficiles à assembler en un même sujet se rencontrent en elle presque en un égal degré et avec beaucoup d’avantage.
A présent elle est au lieu dans lequel elle s’est souhaitée longtemps et où l’on espère que ne fera pas moins de fruit qu’elle a acquis d’honneur dans un train de vie si contraire, ayant pour actions de grâces des assistances particulières qu’elle a reçues de la Vierge parmi tant de hasards et de périls, offert la genette à une de ses images qui est révérée près de son village de Lomme, à même temps qu’elle s’est donnée elle-même à la même Vierge, au service de laquelle elle prétend achever ses jours dans le cloître où elle est entrée, laissant à toutes celles de son sexe un exemple à imiter dans les bons desseins qu’elle a eus de vivre vertueusement, plutôt que dans la résolution hardie qui l’avait portée à les exécuter avec tant de dangers auxquels il ne semble pas permis de s’exposer, si ce n’est à l’extrémité et avec une particulière assistance du Ciel, qui favorise toujours les bonnes intentions et n’abandonne jamais ceux qui se confient à sa protection.
 
Imprimé à Bruxelles le 31 janvier 1654 par Guillaume Scheybels et se vend chez Guillaume Hacquebaud, vis-à-vis de la porte des écoles des P. P. Jésuites.
 
 
Histoire d’Anne Delavaux
 
Extraite de « Mémoire sur l’histoire de l’abbaye Notre-Dame du Repos à Marquette » (manuscrit de Michel Gouselaire, 1698)
 
Chapitre 43 – Suite du mesme Subjet
 
Madame Louise d’Isenghien ne fut pas seulement chargée des pensions que nous venons de dire ; mais elle en trouva encore une autre a son entrée a la prelature, qui avoit été imposée à Madame Friest au subject que nous allons deduire, et que nous avons oublié en parlant de Madite Dame Eléonore Friest.
Anne Delaval, ou Delevaux estoit une pauvre fille native du village de Lomme proche de Lille. Quelques trouppes, qui servoient le Roy d’Espagne, estant venuës loger à Lomme, et cette fille n’ayant pas de quoy vivre, prit resolution de suivre l’armée en se déguisant soubz un habit d’homme. Elle porta les armes quelques années, et elle fit des actions qui marqoient en elle un courage et une force au dessus de son sexe, et qui luy ont fait meriter une memoire fort honorable dans l’histoire. Voicy de mot a mot comme en parle le Sr de Parival au tome second de ce Siecle de fer imprimée pour la huictieme fois a Lion en l’année 1683 livre premier chapitre 5 page 189.
« Nous avons fait honnorable mention de plusieurs braves cavailliers, qui se sont signalés en beaucoup de batailles, de rencontres, et de sieges de villes. Leurs actions genereuses, leur bonté, leur fidelité, et leurs proüesses leur ont acquis une gloire immortelle. Je ne puis que je ne parle maintenant d’une Amazone, laquelle soûs un habit d’homme a fait des actions qui rendront sa memoire eternellement glorieuse.
Jeanne d’Arques, inspirée du saint Esprit, alla trouver le Roy de France, et luy proposa ce qui estoit expedient de faire, pour chasser les estrangers de son royaume, mit la main la premiere à l’œuvre, delivra Orleans d’un facheux siege, et remit les affaires en estat. Celle cy, dont nous allons sommairement raconter les exploits, pour sauver son honneur, celuy du sexe qu’elle cachoit, et pour défendre sa patrie de l’oppression, se jetta dans les armées, et rendit a son Roy ce que les plus vaillans hommes sont obligés de rendre en temps de necessité, à moins que de se rendre indignes de la vie. Elle acquit des honneurs en protegeant le sien, dignes de sa fidelité, et de son courage : et si la fortune ennemie de la fortune ne l’eust traversée en la découvrant trop tost, elle seroit possible parvenûe par degrez a une des plus hautes charges militaires de l’armée, par ou avoit presque commencé la pucelle d’Orleans.
Cette heroïne gauloise appellée Anne de la Vaux, naquit en un village proche de la renommée ville de Lille en Flandres, et fut elevée en la crainte de Dieu, fondement principal, et la plus forte vacine de la vertu : les plantes produisent fort peu de fruits, si elles ne sont cultivées par un bon jardinier. Or cette fille voyant l’estat miserable de sa patrie, le danger ou elle se trouvoit de bien garder son honneur, les pauvres paÿsans tres mal traitez par les soldats, les villages deserts, et les bois peuplez : elle prit resolution avec une autre fille confidente, de quitter les forests, changer la peur feminine en un mâle et hardy courage, se travestir en gomme, et de suivre le train des armes. Elle se mit dans l’infanterie soûs le nom d’Antoine d’Atis, et le surnom de bonne Esperance, sa compagne se fit connoistre soûs celuy de la Jeunesse. Elles servirent trois ans dans l’infanterie, et Antoine acquit par son courage un drappeau. Lille les vit en apres faire des actions glorieuses par parties, et amener de grands butins en qualite de volontaires. Enfin pour rendre plus de preuves de sa valeur, et suivre son inclination, Antoine se jetta dans la cavallerie, avec la Jeunesse, obtint place de lieutenant dans le regiment du baron de Mercy, et fut si heureus en tant de rencontres, qu’il eut une compagnie, et sa reputation la porte par tout, de sorte que l’on ne parlait que de nôtre ANTOINE DE BONNE ESPERANCE ; Comme je n’ay pas entrepris d’étaller icy par ordre tous ses beaux exploits par lesquels il fut redouté de ses ennemis, loûé hautement des gens d’armes et chery de tous les habitans de ces contrées là : aussi me contenteray-je d’en marquer icy un pour échantillon de tous les autres.
Estant entré avec l’armée de son maistre au Royaume de France sous la conduite du baron Clinchamp et receu ordre de son genral d’aller reconnoistre l’ennemy avec une partie de soldats, il vint aupres de Montargis, droit a un château qu’il attaqua de force, le força et force fut au cardinal Mazarin qui estoit la dedans, de s’enfuir avec quelques autres grands seigneurs, et d’abandonner le nid avec un bon butin pour nôtre Antoine, quantité de vaisselles d’argent, et de beaux chevaux, qu’il amena au camp.
Sa générosité n’empescha pas que sa charité ne se fit connoistre en rendant les derniers devoirs a sa fidelle compagne, qui ne l’avoit pas abandonnée, et estoit caporal de sa compagnie. Ayant appris que la Jeunesse avoit la teste emportée d’un boulet de canon, y accourut de peur que son sexe ne fust reconnu, et la fit enterrer avec ses habits chez les Peres Capucins, apres avoir secretement declaré le mystere au Reverend Pere Gardien.
L’armée estant retirée au fauxbourg de Saint Antoine, il se porta aussi vaillamment dans ces ( ?) des escarmouches là, qu’il avoit fait dans Estampes : mais la fortune lassée de l’avoir favorisée longtemps, luy tendit les mesmes fillets, qu’elle fait a tous ceux qui méprisent les perilleux hazards et se fient plus a leur courage qu’a sa legereté. Car notre Antoine fut blessé de deux coups de pistolets, d’un coup de fusil dans l’épaule, et pour comble de malheur, il perdit tout son train, a sçavoir trois valets avec la livrée rouge, deux mulets, et treize beaux chevaux, et ce qui est le principal, la liberté. Estant sorty de prison par un échange, il reprit party au paÿs Barrois en qualité de lieutenant reformé, mais la fortune luy preparoit encore de plus violentes détresses. Car estant derechef tombé entre les mains de ses ennemis, et remis en liberté comme la premiere fois, Antoine reprit le chemin de sa patrie avec son colonel, et une trentaine de soldats : mais ils furent attaquez a l’improviste par une partie beaucoup plus forte, et dépouillez tous nuds. Tellement que cette illustre et vertueuse fille avoit caché avec tant de soins, fut découvert, et elle menée à Pont a Mouzon (Pont-à-Mousson), et de là à Nancy au maréchal de Seneterre qui luy fit tres bon accueil, l’espace d’un mois, et offre d’une compagnie a cheval ouy davantage, avec promesse de tenir son sexe caché : Monseigneur, dit-elle, comme la seule consideration de mon honneur m’a fait embrasser l’exercice de Mars, aussi ne le puis-je garder qu’en demeurant ferme dans le service de mon Roy. Vertueuse reponse : tres noble vertu, tu te loges dans l’ame d’une simple fille de village, pour faire rougir la noblesse vicieuse, et par ce que ton contraire est logé chez la plus part de ceux qui ne peuvent vanter que la gloire de leurs ayeulx. Le Maréchal ayant hautement loüé cette genereuse Gauloise, luy donna congé de s’en aller ; ce qu’elle fit, et arriva a Bruxelles au mois de decembre, aussi riche en vertus et honneurs qu’elle estoit pauvre en habit, avec resolution de se confiner dans un cloître. Sa vertu la fit connoître, ou elle ne connaissoit personne, et le Serenissime Archiduc Leopold, luy ayant témoigné ses libéralités, et l’estime qu’il fait des personnes vertueuses, donna ordre a l’abbesse de Marquette de la recevoir au nombre de ses religieuses ; ce qu’elle accepta.
Cette genereuse fille ne fit pas seulement paroistre sa vertu dans l’obeissance de ses maistres, et dans la hardiesse de hazarder sa vie ; mais aussi dans les combats particuliers. Celui qu’elle eût contre un Major nous fait voir à l’oeuïl sa promptitude, et son addresse aux armes. Il luy fit quelque affrnt assez mal a propos, par lequel elle fut obligée de mettre la main au pistolet, et puis a l’épée, dont elle luy donna un coup dans la bouche, et puis un autre dans le ventre, qui luy fit perdre la vie, et l’envie de braver la vertu. Le soin qu’elle a tousjours eu de conserver l’honneur des femmes et filles, et les retirer de la brutalité des soldats lascifs, temoigne sa chasteté, ouy bien souvent avec de tres grands dangers de sa vie, la mit aussi dans l’amour, estime, et respect des bons, comme elle l’estoit dans la hayne des méchans. Exemple d’une rare vertu dans un siècle débordé, et qui merite d’estre exposé pour exemple a tous ceux qui se disent gentils hommes, et qui font bien souvent triompher le vice faute de vertu. »
Je ne sçais pas si tout cet eloge est veritable, mais je sçais bien qu’il eust beaucoup mieux valu pour l’abbaye de Marquette que cette fille fust toujours restée dans les armées, puisqu’elle y avoit bien plus de genie que pour la religion, et qu’elle n’eust pas tant coustée a cette maison, comme elle a fait. Elle n’y a pourtant jamais esté religieuse, quoy qu’en ait dit, et qu’en ait crû cet historiographe et peut estre encore d’autres apres luy : mais elle y a demeuré quelque temps avec fort peu de satisfaction de Madame l’abbesse, et de la communauté. Elle s’est toujours fort ressenty de son education rustique, et des meschantes habitudes qu’elle avoit contractée dans la milice, notamment dans ses entretiens, qui estoient pour l’ordinaire parsemez de ces sortes de juremens, dont les soldats ont coustume d’orner leurs discours. L’on fut donc bientost degousté de sa conversation, et Madame a été bien aise de payer ailleurs sa pension. On luy trouva place dans l’abbaye et hospital de la Biloque a Gand, moyennant la somme de trois centz livres par chacun an sa vie courante. Comme elle a survescu Madame Friest ; cette pension est retombée apres sa mort a la charge de Madame Louise d’Isenghien, qui l’a payée jusques a ce que cette amazone pretendüe est venüe a mourir.

 




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